La légende du chat qui fume. feuillet 3.
Le s
eigneur ordonna qu'on serve un banquet en l'honneur de son fils miraculé. Chacun retrouva la condition qui était la sienne. les gardes firent reculer la foule, on alluma des feux, Les serviteurs s'activèrent, on vit sortir du ventre des chariots tentures, traiteaux, ustensiles de cuisine, nappes, vaisselle, nourriture à profusion. Les tables furent dressées et une brigade de pages, marmitons, sauciers, échanssons, investit la place du vilage transformée en salle de banquet où ménéstrels et baladins relataient les évenements de ce jour mémorable alors que se succédaient potages, rôts, entremets, Une odeur d'épices et de viandes grillées parvenait aux narines de la foule à laquelle on distribua quelques vivres. Mais à la droite du riche seigneur, la place d'honneur resta innoccupée.
le festin terminé, l'enfant ayant recouvré toutes ses forces, accompagna son père qui, sous escorte, marcha jusqu'à l'homme, installé sous un chêne, en leger retrait de l' agitation.
< on ne m'avait pas menti sur tes pouvoirs. Suis moi et ta fortune est faite.Tu vivras dans un somptueux palais, les grands de ce monde se prosterneront devant ta puissance et le moindre de tes desirs sera satisfait>
Sous ses doigts agiles, la poudre miraculeuse avait pris la forme d'un fin ruban de pâte qu'Il s'apprettait à appliquer sur une tumeur scrofuleuse, sans même lever les yeux vers son interlocuteur. Le mal disparut instantanement.
Seul le roi est réputé détenir le pouvoir de guerir les écrouelles, et le riche seigneur comprit tres vite l'avantage qu'il pourrait tirer de cette poudre. Il se tourna vers ses gardes :<Saisissez vous de cet homme!>
Sans un geste de résistance, le visage impassible, le regard impenetrable, comme étranger à la scène, l'homme se laissa ceinturer. Un murmure de stupeur et d'indignation parcourut la foule, quelques uns tentèrent d'intervenir, mais le mouvement fut vite réprimé. Le riche seigneur, voyant l'homme à sa merci, abusé par son apparante superiorité, aveuglé par la convoitise, persuadé de n'avoir plus qu'à tendre la main pour acceder au pouvoir suprême, s'approcha du prisonnier et
se saisit du pochon de cuir contenant la poudre magique. Il tenta fébrilement d'y introduire une main ornée de lourdes bagues, mais le passage étant trop étroit pour ses doigts malhabiles, il tira nerveusement sur le lien qui céda . L'ouverture béante du sac laissa échapper son précieux contenu qu'un soudaine rafale de vent dispersa dans un grondemment de tonnerre assourdissant. Un éclair déchira le ciel et l'enfant, foudroyé, s'effondra..
La confusion était générale. Tout s'était passé si vite : L'arrestation de l'Homme, la rebellion manquée, le triomphe de la force,. La dispersion de la poudre, le chatiment tombé du ciel. La foule amassée là, sur la place, restait pétrifiée.
Le riche seigneur fut le plus prompt à recouvrer ses esprits. Il ordonna qu'on encercle la place, et prenant dans ses bras le corps inerte de son fils, désigna la foule en s'adressant à l'Homme:
- < Puisque mes richesses t'indiffèrent et que l'existence de ces gueux t'importe plus que celle d'un jeune noble, épargne la vie de mon fils, j'épargnerai la leur.
J'irai même, dans mon immense bonté, jusqu'à leur faire distribuer cet or que je te destinais. Mais si par malheur cet enfant venait à rendre l'âme, je te promets qu'aucun d'entre eux ne lui survivrait. >