La légende du chat qui fume. feuillet 1
Il y a fort longtemps, dans une contrée lointaine, vécut un personnage hors du commun dont la mémoire des hommes a oublié le nom. En ces temps là, une poignée de riches seigneurs, vivant dans l'opulence, à l'abri de leurs forteresses, se disputait la majorité des ressources du pays. Le reste de la population, survivant dans la crainte de la famine, menait une existence de labeur et de misère. C'est alors qu'Il apparût.
Nul ne sût jamais ni d'où Il venait, ni d'où Il tenait ses mystérieux pouvoirs, mais sa renommée devint légendaire. Ignorant les grâces des puissants, Il était la providence des pauvres gens, communiquait avec les animaux, et semblait maitriser les forces de la nature. Son détachement et son mutisme inspiraient une vénération mélée de crainte. Sous des paupières mi closes, son regard impénétrable semblait voir au delà des êtres et des choses qu'il transperçait sans jamais s'y arrêter. La lenteur et la souplesse de sa démarche ondoyante contrastait avec la rapidité et la précision de ses gestes. Précédé d'un famélique chat noir, il apparaissait mysterieusement, de village en village, prodiguant ses bienfaits, soulageant ses semblables, avec pour seul bagage un minuscule pochon de cuir renfermant un bien inestimable: une fine poudre blanche avec laquelle Il confectionnait toutes sortes de remèdes, philtres, potions, onguents...aucun mal connu à ce jour n'avait pu résister à sa magie. Quelques villageois, des plus téméraires ou des moins supersticieux, avaient bien tenté, sans succès, de le suivre. leurs témoignages ne firent qu'épaissir le mystère.Tous prétendaient avoir vu la longue silhouette ondoyante de l'Homme flotter au dessus du sol, bondissant majestueusement avant de disparaître à la faveur de la nuit.
La légende était née, le passage du chat noir annonçait la venue de l'Homme providentiel. Alors, dans un désordre indescriptible, on rassemblait en hâte hommes, femmes, enfants, invalides, bêtes malades, tous ceux et celles dont l'état désespéré requérait un miracle. Cohorte d' affamés, miséreux, indigents, scrofuleux, mourants, qu'on amenait là, sur la place, où se massait déjà la foule des curieux. Il s'acquittait de sa tâche, puisant dans le pouvoir de la poudre le remède salutaire à chacun, puis reprenait la route que semblait avoir tracé pour lui, à distance, son mysterieux compagnon. Sans avoir prononcé le moindre mot, refusant les honneurs et les dons, il laissait derrière lui l'espoir d'une récolte abondante. Sur son chemin la contrée voyait peu à peu pâlir le spectre de la famine. La rumeur enflait et on se prenait à croire en des jours meilleurs.