la légende du chat qui fume. feuillet 2.
Le récit de ces prodiges, relatés par toutes sortes de chansons populaires, atteignit la forteresse d'un riche seigneur dont le fils chéri se mourait d'un mal inconnu. Accompagné d'une puissante escorte, le seigneur prit la tête d'un luxueux convoi, et se mît en route. Renseigné en chemin par le témoignage de paysans impressionnés par un tel équipage, il aborda l'homme qui officiait alors sur la place d'un village. L'enfant, affaibli par ce long voyage, avait perdu connaissance. La riche tunique ornée de pierres dont il était vêtu accentuait la pâleur cadavérique de son visage. Des boucles de cheveux blonds, collées à son front par la fièvre, semblaient lui dessiner une couronne mortuaire. Il respirait avec difficulté et un filet d'écume s"échappait de ses lèvres entrouvertes.
Après avoir fait disperser la foule par sa garde, le seigneur fit déposer un coffre rempli d'or aux pieds de l'homme, en lui déclarant :
< Si tu peux guerir mon fils, je te promets de te couvrir de richesses. Tu pourras posseder tout ce que tu as toujours désiré. >
Avec lenteur, l'homme s'approcha de la litiere où gisait l'enfant et préleva une infime quantité de sa précieuse poudre blanche qu'il malaxa longuement dans le creux de sa main, par petits gestes circulaires d'une extreme précision. Tout en lui, la parfaite immobilité du visage, les paupieres mi-closes, le regard impénétrable, s'opposait à l'agile rapidité de ses mains qui semblaient se mouvoir indépendement de sa propre volonté. Sous l'action de ses doigts, la poudre prenait la consistance d'une fine mousse, légérement nacrée, qu'il appliqua minutieusement sur le front et les tempes du petit malade.
Un long moment s'écoula. La curiosité l'avait emporté sur la crainte. La foule, qui dans un premier temps avait fui devant les gardes se regroupait peu à peu, à une distance qui lui permettait de ne rien perdre de ce qui se passait là.
Quelque chose de sacré traversait l'assistance, on eut dit que le sort de l'humanité se jouait là , il n'y avait plus ni seigneur, ni serviteurs, ni villageois, ni paysans. Tous étaient réunis dans la même attente, suspendus au mince souffle de vie qui s'échappait encore des lèvres entrouvertes. Tous ces regards n'en formaient plus q'un, tourné vers le visage de l'enfant. Tous. Sauf un. Celui de l'homme, qui sous ses paupieres mi closes, semblait ne rien voir, ne rien attendre, ne rien ressentir
Peu à peu, La respiration de l'enfant se fit plus réguliere. Puis il ouvrit les yeux et promena un regard étonné sur l'assistance, sourît, et s'écria, le plus simplement du monde:
<j'ai faim>